Sur la rive de l’Arguenon, en contrebas des ruines du chateau du Guildo, un amas de gros blocs de granit attire les curieux pour une raison surprenante : frappez certains d’entre eux avec une pierre, et ils repondent par un son clair, presque metallique, comme une cloche fele. C’est ce phenomene qui leur a valu leur nom de Pierres Sonnantes. Loin d’etre un tour de magie, ce tintement a une explication geologique precise, doublee d’une legende bretonne tenace. Voici de quoi comprendre le site et le visiter sans vous tromper d’endroit.
Pourquoi ces pierres resonnent vraiment
Le son n’a rien d’invente : il s’entend bien quand on percute le bon bloc avec un galet dur. L’explication tient a la nature de la roche et a la facon dont les blocs reposent les uns sur les autres.
Le granit du secteur est dense, homogene et peu fissure. Une roche de ce type, compacte et sans grandes fractures internes, peut vibrer d’un seul tenant quand on la frappe, exactement comme un diapason ou le bronze d’une cloche. C’est la premiere condition.
La seconde tient a la position des blocs. Dans ce chaos, beaucoup de pierres ne reposent pas a plat sur le sol mais en equilibre, en appui sur quelques points de contact seulement. Une masse de granit ainsi “suspendue” est libre de vibrer : la frappe met la roche en oscillation, et l’air transmet ce tremblement sous forme de son. A l’inverse, un bloc bien cale dans le sable ou contre d’autres pierres reste sourd. C’est pour cela que toutes les Pierres Sonnantes ne sonnent pas : seules celles qui combinent une roche saine et un appui ponctuel chantent vraiment.
Rien de surnaturel, donc, mais une jolie demonstration de physique a ciel ouvert. Et un bon rappel : on teste avec un petit galet, sans s’acharner ni grimper en force sur des blocs parfois glissants.
Un chaos de granit faconne par l’erosion
Ces boules de pierre arrondies n’ont pas ete deposees la par hasard. Elles sont le resultat d’un long travail d’erosion typique des massifs granitiques bretons, le meme qui a sculpte les celebres chaos de l’interieur des terres et du littoral rose.
Au depart, le granit forme une masse compacte sous la surface, parcourue par un reseau de fractures qui le decoupent en blocs grossierement cubiques. L’eau de pluie s’infiltre dans ces fissures et attaque la roche, surtout sur les aretes et les angles, plus exposes. Petit a petit, les coins s’emoussent et les blocs s’arrondissent : c’est l’erosion dite “en boule”, ou desquamation, la roche pelant par couches successives comme un oignon.
Pendant ce temps, le granit le plus altere se transforme en une sorte de sable grossier, l’arene granitique. Cette arene finit par etre lessivee et emportee, tandis que les coeurs de blocs les plus sains, eux, resistent. Resultat : on se retrouve avec un amoncellement de grosses boules de granit posees les unes sur les autres, parfois en equilibre spectaculaire. C’est exactement ce que l’on observe au Guildo, mis a nu au bord de l’estuaire la ou la riviere et les marees ont acheve de degager les blocs. Le phenomene est le meme que celui qui faconne la faune et la flore de la vallee de l’Arguenon : ici, la geologie, l’eau et le temps ont travaille ensemble.
La legende des Pierres Sonnantes
La curiosite ne pouvait pas rester sans recit. Comme souvent en Bretagne, la geologie inexpliquee a donne naissance a une tradition orale, et plusieurs versions circulent encore.
La plus repandue attribue les blocs a un geant, Gargantua, qui les aurait laisses tomber de sa chaussure ou jetes en traversant la vallee : ce qui n’est pour lui que graviers devient pour les hommes un amas de rochers. D’autres versions parlent du diable, qui aurait abandonne la son fardeau de pierres, ou de korrigans, ces petits etres du folklore breton souvent associes aux lieux insolites.
Une autre croyance, recurrente dans la region pour ce genre de site, veut que les pierres “vivent” : on raconte qu’a certaines nuits, ou au son des cloches, elles bougeraient, se retourneraient ou descendraient boire dans l’Arguenon. Le tintement reel des blocs n’a evidemment fait qu’alimenter ces histoires. Il faut prendre ces recits pour ce qu’ils sont : du patrimoine immateriel, transmis de generation en generation, sans valeur scientifique mais revelateur du rapport des Bretons a leur paysage. C’est aussi cela, l’interet du lieu : une meme curiosite lue de deux manieres, par le geologue et par le conteur.
Acceder aux Pierres Sonnantes et bien les visiter
Le site se trouve au lieu-dit Le Guildo, sur la commune de Crehen, a la limite de Saint-Cast-le-Guildo, sur la rive gauche de l’estuaire de l’Arguenon. Le plus simple est de stationner du cote des ruines du chateau, puis de rejoindre le bord de l’eau a pied : les blocs sont en contrebas, le long de la greve.
Quelques reperes pour ne pas vous tromper :
- Acces : libre et gratuit, en exterieur, toute l’annee. C’est un site naturel, sans billetterie ni horaires.
- Marée : visez la maree basse ou descendante. A maree haute, une partie des blocs est noyee et la greve devient inaccessible. Consultez les horaires de marees avant de partir.
- Equipement : chaussures qui accrochent. Les rochers et les algues sont glissants, le sol est irregulier.
- Duree : une demi-heure a une heure suffit pour profiter du site et tester les pierres, davantage si vous prolongez la balade le long de l’estuaire.
Le grand interet du Guildo, c’est de pouvoir enchainer plusieurs decouvertes dans un mouchoir de poche. Commencez par les ruines du chateau du Guildo, juste au-dessus, pour l’histoire medievale du passage de l’Arguenon, puis descendez aux Pierres Sonnantes pour la curiosite nature. Et si la mer vous appelle, les plages de Saint-Cast-le-Guildo sont a deux pas. En une matinee, vous aurez touche du doigt l’histoire, la geologie et le littoral de cette vallee, la ou l’Arguenon rejoint la mer.